Un happy end plus « cérébral » qu'il n'y paraît !

C'est ici que je présente les arguments qui m'ont amené à avancer que tout ce qui suit l'emprisonnement de John Anderton n'est pas réel, et se déroule dans l'imaginaire du personnage, tandis qu'il est plongé dans son sommeil carcéral.

1. les prisonniers ont une vie rêvée

Les faits : au moment où John Anderton arrive dans la prison pour y être incarcéré, le gardien déclare, en substance, que John va vivre tous ses rêves...

Commentaires : Ce premier argument est un argument clé, car à partir de là, il devient tout simplement impossible d'exclure la thèse de la vie rêvée. Ainsi, toute personne qui dira qu'il est certain que John Anderton a été libéré de la prison par sa femme a forcément tort. En fait, si on ne détecte aucune anomalie sur la fin de film, on ne pourra pas départager les deux thèses. Par contre, si la fin est invraisemblable, on pourra conclure que la thèse de la vie rêvée est la bonne. La seule question à partir de maintenant est : est-il sûr que la fin se passe dans sa tête, ou est-ce qu'il y aura toujours un doute ?

2. Les menaces de sa femme envers le gardien pour le libérer étaient bidons

Les faits :

  • l'ex-femme d'Anderton menace le gardien de prison avec une arme pour libérer son ex-mari.
  • les précogs, qui sont à nouveau trois et opérationnels, n'ont pas vu le meurtre du gardien de prison.

Commentaires : Je sais ce que vous allez me dire, le fait que le gardien sache rationnellement qu'il n'allait pas mourir n'est pas suffisant pour garantir qu'il n'aurait pas libérer Anderton. Soit, mais il n'empêche que cet argument, en l'état, sème encore plus le doute. Cependant, il est renforcé par l'argument suivant :

2.1. Les gens ne se sentent plus menacé de mort par assassinat

Les faits :

  • Au début du film, le jeune amant et la femme restent bêtement au lit, alors que toutes personnes de notre temps auraient pris « du recul », surtout quand le fameux jeune amant est de toute évidence bien plus athlétique que le mari.
  • Le détective Danny Witwer, interprété par Colin Farrel, se laisse bêtement supprimé par le directeur Lamar Burgess.

Commentaires : si on peut supposer les amants stupides, il est plus difficile de faire de même avec Danny Witwer, qui est le seul à entrevoir la vérité. Or, il était tellement habitué à ne pas s'inquiéter pour l'intégrité de sa personne que ce sentiment a perduré même en l'absence des visions des précogs (ce qui lui aura été fatal). Ainsi, cet état d'esprit se retrouve dans toutes les couches sociales de cette société futuriste.

3. Sa femme n'aurait pas pu utiliser l'œil de son ex-mari pour s'introduire dans la prison

Les faits :

  • John Anderton utilise ses yeux d'origine pour s'introduire dans le « temple », afin de voir, et finalement de kidnapper, Agatha.
  • Sa femme, après avoir récupéré son oeil, fait de même pour s'introduire dans la prison.

Commentaires : cette fois-ci, les commentaires sont plus qu'indispensables. En effet, dans un premier temps, il peut paraître bizarre que John Anderton ait encore les autorisations nécessaires au niveau informatique pour s'introduire dans le temple (alors que même le métro est déjà au courant qu'il faut l'arrêter), mais à ce niveau, cet oubli était dans l'intérêt de Lamar Burgess : pour que John devienne un criminel, il avait besoin d'Agatha pour trouver sa future victime. Par contre, dans le second cas, il est bien difficile de trouver ce genre d'arguments. Un oubli ? On croit rêver...

4. La vision d'Agatha faisant la preuve de la culpabilité de Lamar Burgess baigne dans l'absurde

Les faits :

  • L'ex-femme d'Anderton téléphone à Jad pour lui demander un service (lequel ? ce n'est jamais dit explicitement).
  • ensuite, Agatha se met à avoir la vision de Lamar Burgess en train d'assassiner la mère de celle-ci.
  • ensuite, Jad diffuse cette vision, prouvant la culpabilité de Lamar.

Commentaires : On peut déjà se demander pourquoi Agatha a justement cette vision, alors qu'elle ne l'a jamais eu (en tout cas, jamais une vision où on voit le visage de Lamar Burgess), et surtout, pourquoi justement à ce moment là ? Ensuite, comment la femme d'Anderton pouvait-elle savoir qu'Agatha allait avoir cette vision ? Serait-elle médium aussi ? En tous cas, tout le film semble montrer que les visions ne se commandent pas. Il nous faudrait admettre que la femme d'Anderton téléphonait à Jad (interprété par Steve Harris) pour demander un autre service, que la vision d'Agatha tombe miraculeusement au bon moment, et que Jad a eu la bonne idée de diffuser cette vision. Autrement dit, il nous faudrait admettre que le film est cousu de fil blanc, c'est pourquoi pour moi il s'agit de l'argument qui justifie une bonne fois pour toute que toute la fin se passe dans la tête d'Anderton.

5. Malgré les efforts d'Anderton, cela n'aurait pas dû signifier la fin du système précrime

Les faits : À la fin du film, tout est démantelé, les prisonniers libérés, et les précogs vécurent très heureux.

Commentaires : soyons sérieux, ça, c'est de l'Happy End ! Le système précrime marche très bien, tout le monde a l'air content, et on arrête tout ? Comme ça ? Parce qu'un ou deux éléments de l'équipe ont manipulé le système ? Mais maintenant, la faille est connue, elle pourra donc être corrigée, et il n'y aura plus de problème... Après tout, le seul tort de précrime est de n'avoir pas su empêcher un meurtre, pas d'avoir emprisonné un innocent. Anderton, si on l'avait laissé faire, aurait bien commis le meurtre (puisqu'il n'aurait pas été au courant, et n'aurait donc pas pu changer son avenir), et il aurait bien mérité la prison. Le responsable de la mise en scène aurait du y aller également pour avoir pousser au crime, mais ça ne change rien à la culpabilité d'Anderton. Bref, tout ce qui s'est produit ne remet pas en cause le système précrime, puisque les vrais questions susceptibles de remettre en cause une telle horreur totalitaire ne sont pas posées. À moins de vouloir de l'«  entertainment » débilitant, rien ne peux justifier une fin comme celle-ci.

(Note : il existe également des indices sérieux au niveau des changements de style pour la fin du film, je les rédigerai peut-être un jour si je revois le film.)

Mes commentaires sur la fin pessimiste de Minority report

SPOILER INSIDE : SI VOUS N'AVEZ PAS VU BRAZIL, DE TERRY GILLIAM, ALLEZ DIRECTEMENT AU PARAGRAPHE SUIVANT. Peut-être les plus cinéphiles se souviennent de la « guerre de Brazil » ? Il existe de nombreuses similitudes entre les deux films, car leur sujet n'est pas si éloigné l'un de l'autre. S'il y a eu guerre, c'est parce qu'Hollywood voulait changer la fin, et Terry Gilliam non. Il faut savoir que la fin est très pessimiste : le héros est arrêté, torturé, au point que son esprit se déconnecte de la réalité et qu'il s'imagine s'évadant, avant de mener une vie heureuse, et ce n'est qu'à la dernière minute qu'on le revoit sur le siège de torture... Les pontes d'Hollywood voulaient retirer cette dernière minute, ainsi qu'une ou deux séquences où on comprend déjà que tout se passe dans son imaginaire (dans le cas de Brazil, c'est bien plus flagrant que dans Minority Report, car cela devient tout simplement n'importe-quoi d'un point de vue de la continuité de l'histoire). Bref, Terry Gilliam s'était refusé à faire de l'« entertainment », et il avait réussi à diffuser son montage de manière illégale lors du festival de Deauville, et comme les critiques ont suivi, il était trop tard pour arrêter le mouvement. Toute une génération de cinéphile lui sera éternellement reconnaissant. Quoiqu'il en soit, j'y ai trouvé un certain parallèle avec l'affaire qui nous intéresse, c'est pourquoi je voulais rappeler cette histoire ici.

Steven Spielberg propose une happy end flamboyante à son héros dans sa prison, mais aussi à nous. Dans le film, à la manière du meilleur des mondes d'Aldous Huxley, le bonheur n'est plus un droit, mais un devoir qui est imposé : tous les criminels (le mari trompé au début, Anderton vers la fin), bien que sachant ce qui les attendent, ne veulent pas « le casque ». Autrement dit, il préféreraient croupir en prison, une vraie, mais vivre une vie réelle. Or, on les oblige à avoir une vie heureuse, même si celle-ci est factice. Et pour nous spectateurs ? Hollywood a cette mauvaise habitude de vouloir faire notre bonheur contre notre gré, même si cela implique une fin « artificielle ». Steven Spielberg semble donc avoir fait preuve d'un cynisme que peut lui connaissait, puisqu'il fournit en apparence une Happy End à l'américaine, tout en laissant juste ce qu'il faut d'indices pour que tous les regards critiques puissent lever le voile, et voir la vérité. Mais pour cela, encore faut-il le vouloir, et vous ?